Underground Railroad, de Colson Whitehead, 2017 ⚠️⚠️⚠️

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Roman magistral, à la fois récit d’une fuite, récit d’aventures terribles, récit épique, qui interroge et réécrit les mythes américains.

Underground Railroad était le nom d’un réseau de routes clandestines utilisées par les esclaves noirs américains au XIXe siècle. Dans son roman, Colson Whitehead lui donne chair en quelque sorte, en le transformant en véritable réseau ferré souterrain, relié de gare en gare par des esclaves fugitifs ou des abolitionnistes.

Son roman retrace la fuite de Cora, jeune esclave dans la plantation des Randall, en Caroline du Sud. Mais autour de Cora plane l’ombre portée de sa mère, Mabel, une des rares esclaves en fuite à n’avoir jamais été retrouvée, et celle d’Ajarry, sa grand-mère, arrachée à sa terre d’Afrique. Récit d’une fuite, ce roman puissant est mené de façon alerte et se dévore littéralement. Le style sobre et élégant de Colson Whitehead ne cache rien des actes de barbarie pratiqués sur les esclaves dans les plantations, sur la déshumanisation dans les cales du négrier, mais il le fait sans pathos, sans faire de l’horreur un objet fascinant ou complaisant. Le roman vaut cependant avant tout par sa richesse d’invention. Plus qu’une lecture de l’Histoire, on peut y lire bien plus que le procès de l’esclavage.

On est frappé notamment par la place centrale du livre, de la lecture, dans le processus d’émancipation de Cora. Sa fuite est aussi métaphorique : il ne suffit pas de briser les chaines pour être libre. Ce leitmotiv revient comme des jalons dans le roman : l’esclavage déforme bien plus sûrement les esprits que les corps. Cora apprend à lire, échappant à un maître qui crève les yeux d’un esclave qui avait osé regarder une pancarte. Dans un processus poignant, elle persévère dans son apprentissage et se passionne pour les almanachs, avant de dévorer les livres d’une bibliothèque clandestine consacrée aux premiers écrits d’auteurs noirs. On sent la volonté de Colson Whitehead de rendre hommage à ceux, noirs ou blancs, qui, malgré le dénuement et la souffrance de leur condition, ont écrit, publié ou aidé à publier, recueilli les histoires et la mémoires des africains déracinés. Comme si la première des réparations était de redonner une mémoire écrite à ceux coupés définitivement de leurs racines.

La prédilection de Cora pour les almanachs nous ramène à un autre élément central du livre : la terre. Ressort principal des mythologies et particulièrement de la mythologie américaine, la terre est-elle celle des indiens, premiers habitants, celle des pionniers, ou celle de ceux qui la travaillent ? La question est posée, au travers ce minuscule lopin de terre qu’Ajarry, la grand-mère, puis Mabel, et enfin Cora ont cultivé et défendu, au sein même de la plantation. Objet de toutes les convoitises, il est la seule chose qu’a jamais possédé Cora. Symbole de la résistance, d’une terre perdue, d’une terre à reconquérir, d’un avenir à construire, c’est en tout cas une des réussites de l’écriture de Colson Whitehead de proposer des symboles riches d’interprétations, en créant ainsi une nouvelle mythologie littéraire.

Le roman peut aussi se lire comme une quête de la mère. Mère à la fois recherchée et rejetée, a-t-elle réussi à gagner sa liberté ? A-t-elle abandonné sa fille ? Cora doit grandir sans savoir et trouver qui elle est, savoir ce qu’elle veut. L’absence de Mabel parcourt tout le roman, et se clôt sur elle. C’est une autre force de ce roman, une construction parfaitement équilibrée, qui emmène inéluctablement le lecteur vers la gare d’arrivée.

Au terme de cette fuite, et de cette lecture, se pose bien évidemment la question de la liberté : Cora échappera-t-elle aux chasseurs d’esclaves ? Mais tout le roman invite à une réflexion plus large sur la liberté, au travers des différentes expériences de Cora : simulacre de liberté en Caroline du Nord, liberté précaire dans l’Indiana, liberté surveillée dans un grenier, le chemin sera encore long. Mais on est prêt à repartir sur la route avec Colson Whitehead.

Informations éditoriales :

Underground Railroad, de Colson Whitehead, Albin Michel, 2017, 416 pages, 22,90 €.

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Et à Caen :

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